Artikel aus der französischen Zeitung „Le Point“, erschienen am 26. Mai 2011

La plus grosse entreprise suisse ? Nestlé, bien sûr ! Eh bien, vous n’y êtes pas du tout ! Il s’agit en fait de Glencore (Global Energy Commoditity Resources), un géant de la mine et du négoce de matières premières qui a réalisé l’année dernière 140 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 3,8 milliards de bénéfices. Inutile, pourtant, d’interroger un Suisse sur Glencore. Il en ignore l’existence. Cette mystérieuse compagnie privée, qui emploie plus de 50 000 salariés à travers le monde, est domiciliée dans le canton de Zoug, en Suisse centrale. Zoug, la Suisse de la Suisse, plus accueillante encore que la principauté du Liechtenstein pour les entreprises boîtes aux lettres. Le capital des sociétés holding n’y est taxé qu’à 0,02 pour mille. Glencore International AG n’a pas choisi d’établir son siège dans la ville de Zoug (25 000 habitants), capitale du canton de Zoug, baignée par le lac de Zoug, comme la grande majorité des 200 000 sociétés offshore. Elle se cache à Baar, une bourgade sans âme, où l’unique petit hôtel n’affiche pas de chambre libre. Pour Stéphane Gachet, journaliste à L’Agefi, le quotidien suisse de la finance, en poste à Zurich, "il est évident que Glencore n’a choisi le canton de Zoug que pour des raisons fiscales. La société n’a absolument rien de suisse. Sa communication se fait en anglais, pas en allemand, alors que nous sommes en Suisse alémanique. Glencore ne se met à parler un peu à la presse que depuis l’annonce de son entrée en Bourse". Car, à Zoug, c’est le big bang : le groupe de négoce entre en Bourse le 24 mai à Londres et le 25 à Hongkong, proposant aux marchés autour de 15 à 20 % de son capital. Cela devrait lui permettre de lever entre 9 et 12 milliards de dollars.
 
Numéro un mondial du courtage de matières premières, un secteur en plein boom, le géant suisse s’est diversifié en mettant la main sur des mines de cuivre, des puits de pétrole et des champs de coton, et en se constituant une flotte maritime dépassant celle de la Grande-Bretagne. Il possède aussi 34,5 % d’Xstrata, l’un des géants miniers mondiaux également basé à Zoug.
 
Le bref historique de la société Glencore, publié sur son site Internet, rappelle la date de la création, en 1994, mais omet le nom de son fondateur, le très controversé Marc Rich. Cet ancien roi du négoce, aujourd’hui âgé de 77 ans, a choisi Zoug contraint et forcé. Accusé de "commerce avec l’ennemi" pour avoir acheté du pétrole à l’Iran, alors frappé d’embargo, et l’avoir revendu à l’Afrique du Sud de l’apartheid, Marc Rich échappe de justesse à la justice américaine en 1983. Celle-ci l’accuse également de fraude fiscale massive et réclame son extradition, ce que la Suisse a toujours refusé. Le patriarche maudit du pétrole fut gracié par Bill Clinton en 2001, le dernier jour de son mandat, ce qui à l’époque déclencha une violente polémique. Aujourd’hui, il vit toujours en Suisse centrale, mais plutôt du côté de Lucerne que de Zoug. Marc Rich joue les mécènes, soutenant les principales institutions culturelles de Suisse alémanique, comme l’Opéra de Zurich ou le Festival international de Lucerne. Il sponsorise même le club de hockey sur glace de Zoug. Grâce à ses largesses, le sulfureux homme d’affaires a réussi à se faire admettre au sein de la bonne société locale.
 
Ce qui n’est pas le cas des actuels dirigeants de Glencore."Je ne connais même pas le management de Glencore, ni celui de Xstrata. Ces gens sont très discrets et ils ont l’intelligence de ne pas trop afficher leur argent. Ils se gardent bien de se faire construire des châteaux", constate Stefan Gisler, le leader des Verts alternatifs au Grand Conseil (parlement) du canton de Zoug. Ce groupe de 8 députés sur 80 ne cesse de dénoncer "ces multinationales qui ne paient pratiquement pas d’impôts dans les pays où elles exploitent les matières premières, et qui n’en versent pas davantage à Zoug, car, ici, elles ne produisent rien", selon Stefan Gisler. Des arguments qui ne convainquent guère la classe politique zougoise, à majorité démocrate-chrétienne. Si le canton n’accueillait plus les géants du négoce, ils iraient chez le voisin, le canton de Schwyz, qui a baissé ses impôts à 0,0625 pour mille, puis à 0,025 pour mille.
 
Il y a quelques années, en jouant au rugby, le député écologiste a découvert que l’un de ses équipiers était un responsable de Crown Resources, une compagnie de courtage pétrolier, également basée à Zoug, mise en cause dans le naufrage du "Prestige", responsable de la marée noire en Galice, en 2002. Deux mondes cohabitent à Zoug, qui ne se croisent que fortuitement. D’un côté, des bâtiments décorés datant du XIVe siècle, la tour de l’Horloge, dont les aiguilles indiquent aussi les jours, les mois et les phases de la lune, et des petits bistrots où les villageois se retrouvent autour de verres de kirsch, Zoug étant la capitale de la cerise. De l’autre, le long de grandes artères sans âme, des garages exposent à même le trottoir des Ferrari. Dans le restaurant branché Liguria, plongeant sur le lac, la carte n’est rédigée qu’en italien et en anglais. Parfois les voisins de table parlent russe. L’alcool aidant, ils lâchent les petits secrets de leur gros business.
 
Fugitif. Traqué par la justice américaine pendant près de deux décennies, cloîtré entre lac et montagnes, Marc Rich a réussi à attirer à Zoug une palette de cadres brillants, comme le Sud-Africain Ivan Glasenberg, 54 ans, son ancien protégé, aujourd’hui directeur général de Glencore. Le géant suisse des matières premières n’a pas qu’une boîte aux lettres à Baar, que viendrait relever de temps à autre un avocat. Avec quelque 500 salariés installés dans de spacieux bâtiments, Glencore est même l’une des principales entreprises du canton."Même si les décisions ne sont pas prises à Baar, il y a un vrai savoir-faire ici." L’homme ne souhaite pas donner son identité. Il est Suisse et a passé quinze ans chez Glencore. A 44 ans, il s’est mis à la retraite, considérant qu’il avait gagné suffisamment d’argent. Le trading, ça rapporte ! Comment a-t-il pu vivre si longtemps au royaume des cerises ?"La vie sociale est proche de zéro. Heureusement, Zoug n’est qu’à une grosse demi-heure de Zurich et de son aéroport. On peut s’en évader facilement", raconte l’ancien cadre. Lui ne va donc pas profiter de l’entrée en Bourse de Glencore, contrairement aux associés de l’entreprise.
 
Patrons voyous. Certes, avec cette opération, le géant suisse bénéficiera d’une "puissance de feu"(dixit Glasenberg) lui permettant de mettre la main sur des concurrents, ou d’avaler complètement Xstrata, l’entreprise soeur. Mais, revers de la médaille, Glencore va se retrouver sous les projecteurs. Or sa jeune histoire est émaillée de scandales retentissants. Récemment, Katanga Mining Limited, filiale de Glencore en République démocratique du Congo, a été accusée de "violations graves de droits humains" et de polluer des cours d’eau."Glencore a répondu par un communiqué absolument délirant, se contentant de répéter "Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai". Comme la société est suisse, elle n’est pas tenue pour responsable des agissements de ses filiales à l’étranger ! Malgré leur entrée en Bourse, je reste persuadé qu’ils ne changeront pas leur comportement", assène Olivier Longchamp, de l’ONG suisse La Déclaration de Berne. En 2008, Glencore a reçu en Suisse le Public Eye Award, ciblant l’entreprise qui s’est distinguée par des agissements "irresponsables dans les domaines des droits humains et de l’environnement"…
 
Faut-il rappeler comment Glencore a dépecé Metaleurop, spécialiste des métaux non ferreux, en cédant les activités les plus rentables, puis en fermant du jour au lendemain la filiale Metaleurop Nord de Noyelles-Godault, dans le Pas-de-Calais, en 2003 ? Sans état d’âme, l’entreprise suisse a laissé sur le carreau 830 salariés, disparaissant en laissant les travaux de dépollution (plomb et dioxine), évalués à plus de 150 millions d’euro